Depuis dix jours, les triomphes s’enchaînent, les éloges se multiplient. L’adaptation de Lorenzaccio, signée David Bobée, séduit chaque soir les spectateurs du Théâtre du Nord. Les paris audacieux du metteur en scène pour donner une lecture contemporaine de l’œuvre d’Alfred de Musset sont, une fois encore, à souligner, tout comme la qualité et la diversité, au sens large, de la distribution, avec des fidèles de David Bobée ; l’artiste sourd Jules Tourlet, qui joue en langue des signes ; des nouveaux venus comme Mexianu Medenou, impressionnant duc Alexandre de Médicis ; mais aussi plusieurs pensionnaires du Studio 7 de l’École du Nord, comme Jade Crespy, Yassim Aït-Abdelmalek, Ambre Germain-Cartron, Miya Péchillon et, bien sûr, Félix Back, époustouflant dans la peau de Lorenzo. Clin d’oeil du destin, c’est sur une scène de Lorenzaccio que le jeune homme avait passé son concours d’entrée à l’école du Nord en 2021.
D’abord révélé au cinéma (Fleuve Noir en 2018 et De Gaulle en 2019), ce jeune Parisien de 27 ans n’a pas eu à se frotter à la peur du vide à l’issue de son cursus à l’École du Nord. Dès le début de l’année 2025, en pleine tournée de Tragédie, le spectacle de sortie de sa promotion, David Bobée l’a informé qu’il comptait lui confier le rôle principal de son adaptation de Lorenzaccio. « C’était totalement inespéré, pour un jeune acteur qui sort de l’école, de se voir confier un rôle-titre aussi énorme, avoue-t-il. C’est forcément intimidant, mais ce n’est finalement pas si mal de le faire aussi tôt car, à l’école, on a pris l’habitude de s’essayer à des rôles mythiques du répertoire et j’avais donc encore un peu ce réflexe de foncer, d’y aller sans se poser trop de questions. »
Félix Back a aussi eu la chance d’être informé plus d’un an avant le début des répétitions : « J’avais d’autres projets en cours et je n’avais donc pas en permanence Lorenzaccio en tête, mais c’était quand même dingue d’avoir un an devant soi pour rêver du rôle et relire le livre d’Alfred de Musset, même si je n’ai eu l’adaptation de David que quelques mois plus tard. »
Une nouvelle version qu’il a tout de suite appréciée. « Il a pris le parti de mixer l’œuvre de Musset avec la pièce Une Conspiration de George Sand. Celle-ci vient atténuer le romantisme et le lyrisme d’Alfred de Musset et amène un réalisme politique, estime-t-il. Il a réalisé toutes les coupes qu’il fallait faire en gardant le cœur de la pièce et il a encore complexifié le personnage de Lorenzaccio, que je ne comprends d’ailleurs toujours pas totalement aujourd’hui. »
Travailler avec David Bobée a forcément facilité la tâche du jeune comédien. « Je connais sa façon de travailler, ça rassure et je sais que rien ne va nous arriver car on est à la maison, on connaît les équipes techniques, celles du théâtre. »
Pour construire son rôle, Félix Back a pris son temps. « Déjà, sans me dire orgueilleusement que ce rôle était fait pour moi, j’ai compris que ça pouvait marcher car, à l’école, j’avais travaillé beaucoup de rôles un peu retors, un peu troubles comme ça, explique-t-il. David m’a dit d’entrée qu’on n’allait pas chercher à définir tout de suite mon personnage, mais juste à avoir en tête qu’il y avait du chaos en lui. »
« Une intelligence du texte rare »
« J’ai choisi Félix car il possède une intelligence du texte rare, une prosodie singulière, une présence incroyable… Il y avait comme une évidence à confier à ce jeune acteur brillant la sombre luminosité du contre-héros romantique qu’est Lorenzaccio », assure le metteur en scène.
« Chaque scène a une couleur différente, Lorenzaccio a une vraie dualité en lui, poursuit le comédien . Il a été humaniste, idéaliste, mais il a été très déçu par la réalité à laquelle il a été confronté. Il est désenchanté par l’espèce humaine, ce qui lui donne une certaine noirceur, mais il n’y a pas que ça. Sinon, il ne ferait pas ce qu’il fait. »
« Je me suis dit qu’il fallait déjà se mettre au travail des scènes, des situations, des conflits entre les personnages, qu’il ne fallait pas chercher à imposer ma singularité mais qu’elle viendrait naturellement, poursuit-il. J’ai pensé à l’architecte Mies van der Rohe qui dit : “Je ne veux pas être intéressant, je veux être bon.” C’était mon état d’esprit. Essayons de bien faire le travail. » Qu’il se rassure, la mission est largement accomplie, le défi relevé haut la main.
Lorenzaccio est encore joué au Théâtre du Nord à Lille les 29 et 30 mai, ainsi que du 2 au 5 juin à 19 h 30. Durée du spectacle : 3 h 20 (dont environ 20 minutes d’entracte). Une tournée nationale aura lieu fin 2026-début 2027, avec des passages dans la région au Phénix de Valenciennes les 20 et 21 janvier ainsi qu’au Tandem, scène nationale d’Arras-Douai, du 2 au 4 février.