La sortie d’un nouvel album est toujours un événement pour un artiste mais quand elle se double, comme fut le cas ce vendredi 30 janvier pour Cyril Mokaiesch de la parution d’un premier livre, le rendez-vous est forcément particulier. « Bonne chance pour la suite », son huitième album, et « Regarde passer les trains », son recueil de chroniques sont tous deux le fruit d’une passion pour l’écriture. Explications de l’auteur…
« Regarder passer les trains », le premier single de votre huitième et nouvel album « Bonne chance pour la suite », commence par une citation de Vincent Lindon « Je fais de mieux en mieux, un métier que j’aime de moins en moins ». Pourquoi ce choix ?
« Je l’avais entendu de sa bouche il y a quelques années et ça m’avait intéressé. Au moment où j’ai voulu écrire une chanson sur mon métier, tel que je le vis, cette phrase m’est revenue en tête. Il m’arrive par moments, pas tous les jours heureusement, de penser ça. Je crois que ça peut se décliner dans plein de corps de métiers. Les gens ont besoin de considération et nous aussi. Parfois on se sent d’attaque, donc on se donne des moyens, mais c’est un combat, la chanson. »
C’est un ressenti récent ou qui s’est installé depuis déjà quelques années ?
« J’aime avant tout la création. Écrire, composer, être chez moi là et commencer quelque chose qui n’existe pas le matin mais qui sera là le soir. C’est une sensation vitale pour moi et puis il y a aussi les concerts que j’adore. Après, il y a, l’inverse ce que je n’aime pas, ce que le métier est devenu, la musique se consomme sur les réseaux sociaux, je n’étais pas préparé à ça. Il faut s’adapter mais je trouve que la chanson française n’est pas toujours très bien mise en avant. On est jeté dans un torrent de plateformes avec de milliers de titres qui sortent par jour. Pour se faire entendre ce n’est pas une mince affaire. La scène c’est aussi embouteillé, tout le monde veut s’y ruer, parce que c’est le seul endroit où il y a à peu près une viabilité économique. Bref, en sortant cette chanson, je n’ai jamais eu autant d’appels d’artistes qui me félicitaient et me remerciaient de parler au nom de ceux qui ne sont pas e, haut de l’affiche. »
Selon vous il y a des solutions, où il faut se contenter de s’adapter ?
« Il y a des solutions, on devrait déjà s’entraider, faire des collaborations fructueuses comme ils l’ont fait dans le jazz dans les années 1950. Ils se sont tous alliés pour faire scène commune. Il faut aussi dire la vérité parce qu’on se cache tous un peu derrière nos comptes Instagram, où il faut globalement dire que tout va bien même si ce n’est pas toujours le cas, donc ça ne révèle pas toujours la réalité de notre métier. Je parle particulièrement des auteurs compositeurs. Il faut aussi pousser les médias qui sont plus prescripteurs que nous à défendre davantage la chanson française. »
Vous restiez sur des albums collectifs et un hommage à Moustaki. Il fallait cette respiration avec des projets différents avant de revenir à quelque chose de plus intime ?
« Oui, je ne suis pas une machine, il y a des moments où je sens que j’ai assez d’envie pour me dire que je vais l’écrire et puis il y a d’autres cycles, où se nourrir des chansons des autres, c’est hyper salvateur, ça me remplit d’autres choses, d’une autre esthétique. Baigner dans les textes des autres, même à des époques différentes, c’est un bain de jouvence, ça me permet de nourrir ce qui sera mon prochain album aussi. Souvent, ce sont des chanteurs et des chanteuses que je reprends qui ne sont pas très loin de mon univers, mais qui ont quand même leurs différences évidemment, et pour parler de Moustaki, ça a été une révélation. Je ne connaissais pas son œuvre, ce sont deux femmes qui sont venues me proposer de faire une pièce de théâtre, qui est finalement devenu un projet d’album, sur scène, théâtralisé, mais ça restait un concert. »
Sur votre dernier album, vous avez travaillé avec Raphaël et Romain Humeau, comment sont nés les collaborations ?
« Ma rencontre avec Raphaël c’est un joyeux hasard. Nos enfants étaient copains à l’école et nous nous sommes retrouvés l’un à côté dans l’autre dans une réunion parents-professeurs. On a vite eu des points d’accroche, la musique bien sûr mais on joue aussi ensemble au tennis désormais et puis un jour il m’a proposé qu’on fasse une chanson ensemble. C’est hyper intéressant de travailler avec de bons compositeurs, ça me sort de mes habitudes, ça me donne une autre vision et ça me procure un plaisir enfantin de faire une chanson sur un thème que je n’aurais pas eu l’idée de traiter ou pas de la même manière. »
Raphaël et Eiffel (le groupe de Romain Humeau), ce n’est pas le même univers, vous recherchiez un peu d’éclectisme ?
« Je ne cherchais rien, c’est le hasard des rencontres. Pour Romain, j’avais les disques de son groupe quand j’étais plus jeune. On a bossé tous les deux avec Bernard Lavilliers, on s’est retrouvés sur l’un de ses concerts, on a sympathisé et on s’était dit qu’on ferait un jour quelque chose ensemble. On a commencé sur l’album hommage à Moustaki. C’est la partie réjouissante de notre métier, rencontrer des alliés sur le bord de notre chemin. »
Votre premier livre « Regarder passer les trains » sort en même temps, ce n’était pas trop dur de mener deux projets de front ?
« Non j’avais bien anticipé les choses. Je savais que concrétiser un album, le mixer, mettre en place sa sortie, ça prend du temps, environ un an et demi. A partir du moment, où on rentre en studio, j’ai pas mal de temps pour moi. J’ai donc pu écrire plus d’un an de pensées, de divagations, d’événements qui ont nourri ma vie intérieure. Ce livre ce sont des chroniques, des réflexions sur le monde dans lequel on vit, sur le mien aussi dans tous ses états professionnels, amoureux, financiers. »
Quelles différences majeures avez-vous constaté entre l’écriture de chansons et celle d’un livre ?
« Écrire une chanson peut parfois être un peu laborieux, c’est tellement ciselé. On cherche tellement la perfection, le mot exact, que parfois ça peut devenir une espèce de mot croisé intellectuel qui ne laisse pas autant de liberté que de se dire que j’ai toute une page à remplir, que je m’autorise des imperfections. La chronique permet aussi d’y aller sans retenue. Quand on écrit une chanson, on veut dire le meilleur de nous, on veut embellir une situation, la poétiser. Là, le but de la chronique, c’était aussi de mettre des coups de poing, de raconter une tristesse, si elle est vraie, si elle est sincère. Après, il y a en commun une musicalité dans la chronique. Je me relisais comme une chanson, je voulais que ça sonne. »
L’exercice vous a plu ? Vous pourriez avoir envie de recommencer, d’écrire un roman ?
« Un pur roman de fiction, ça m’intéresse chez les autres. J’avais lu une interview de Barbara qui disait qu’elle n’avait pas assez d’imagination pour écrire un roman. Je suis assez d’accord. Je pars d’un fait réel et puis je l’extrapole parce que j’ai un goût prononcé pour le sens poétique et l’exagération mais de commencer un bouquin en partant de zéro, je ne saurais pas. Je n’ai pas d’ambitions littéraires, je ne me prends pas pour un écrivain. Je n’ai pas voulu avoir un style empoulé comme si je me prenais pour Marcel Proust ou je ne sais qui. Ce livre, c’est une prise de parole, ce n’est pas une œuvre littéraire. »
Album « Bonne chance pour la suite », label Un plan simple. Prix : 17,99 €. Livre « Regarder passer les trains », GM éditions. Prix : 21 €.